A travers les travaux de Pierre-Yves Gomez et Gilles Babinet s’ouvrent deux visions antinomiques de l’économie numérique qui révèlent sans doute une nouvelle manière de la penser à l’orée de la nouvelle décennie.

Pierre-Yves Gomez ou la remise en cause du discours sur la disruption

Interview de Pierre-Yves Gomez à propos de la digitalisation sur Xerfi Canal en 2019.

Pierre-Yves Gomez est professeur de stratégie à l’EM-Lyon et docteur en économie. Dans le livre L’Esprit malin du capitalisme (Desclée de Brower, 2019), il défend l’hypothèse depuis les années 1970 d’un capitalisme qui ne fait plus que spéculer sur l’avenir, sur ce qu’on imagine être la richesse de demain, plutôt que de capitaliser sur l’argent que l’on possède. La crise de 2007-2008 aurait été résolue par la promesse d’un nouveau paradigme, celui du « monde digitalisé ». En évoquant le terme disruptif, Pierre-Yves Gomez explique que les entreprises ne doivent pas changer, mais briser la courbe du changement et se projeter une nouvelle fois dans le futur. L’auteur parle de « relai de croyance » (caricaturant le relai de croissance). Pourtant, le numérique commence dès les années 1970. Dans les années 1980, le travail a été considérablement bouleversé dans les entreprises avant même l’arrivée d’Internet. Il n’y a donc pas de saut, ni de rupture à partir des années 2000 ou 2010. En aucun cas, nous avons assisté à un bouleversement du marché.

La digitalisation exprime une exigence de transformation économique et sociale au nom des promesses et des prouesses que la technique digitale recèle en tant que technique

La digitalisation ouvre deux espaces spéculatifs :

  • Dans les entreprises traditionnelles, c’est la course à l’innovation pour faire des paris sur les profits futurs.
  • Dans le secteur du numérique proprement dit, parce qu’il devient central dans la transformation de l’économie.

Les start up sont les nouvelles venues : ce sont 5% du total des créations d’entreprises ; le chiffre est faible, mais l’impact symbolique est considérable. C’est la « quintessence de l’engagement entrepreneurial chic ». On mise sur l’avenir, sur le caractère révolutionnaire de ces mini-entreprises et sur leur profitabilité à moyen terme. Les chiffres sont éloquents : en 2016, 92% des start-up n’avaient jamais distribué de dividendes, entre 65 et 90 % font faillite au bout de cinq ans. « Malgré ou à cause de cela, le terme de start-ups est devenu le synonyme de l’invention du futur et du culot créatif, du mouvement brownien et optimiste du capitalisme spéculatif et des espoirs en l’Avenir ». Amazon avec ses petits trois milliards de dollars de bénéfices en 2018 atteint le niveau de profits d’entreprises comme LVMH ou l’Oréal (160 milliards)

« Les prouesses du big data permettent d’espérer que les investissements engagés aujourd’hui dans la digitalisation des entreprises seront un jour financés par l’explosion des ventes, et que le futur rendra ainsi dérisoires les dettes du présent. »

Pierre-Yves Gomez, l’Esprit malin du capitalisme

Evidemment, le fonctionnement de l’économie numérique accroît le problème de la dette : jamais dans l’histoire humaine une telle quantité de créances n’a été produite en à peine quarante ans. C’est pourquoi nous pensons, à l’instar de l’économiste et jésuite le P. Gaël Giraud , que la prochaine crise économique sera celle de la dette privée des ménages, mais aussi des start up. C’est 150% du PIB. La dette publique, elle, ferait 100% du PIB à titre de comparaison.

Vers un changement (du changement) de paradigme

Les deux discours, celui du digital champion Gilles Babinet et du technosceptique Pierre-Yves Gomez sont totalement antinomiques. Or il ne s’agit pas d’une lecture isolée, mais la synthèse d’une certaine vision de la globalisation. Ces deux livres sont donc le reflet d’un débat sur la manière de concevoir l’économie qui tend à émerger à l’orée de la nouvelle décennie. Les promesses du numérique seraient-elles en voie d’extinction et laisseraient-elles la place à une vision plus rationalisée et réaliste de ces nouvelles technologies qui, bien que parfois extraordinaires, ne tendront pas pour autant à bouleverser l’économie mondiale, ni l’humain ?