A travers les travaux de Pierre-Yves Gomez et Gilles Babinet s’ouvrent deux visions antinomiques de l’économie numérique qui révèlent sans doute une nouvelle manière de la penser à l’orée de la nouvelle décennie.

La digitalisation de votre entreprise est-elle un impératif catégorique ? Vous êtes nombreux à avoir reçu l’injonction qu’il était vital pour la survie de votre organisation de la faire entrer dans l’ère numérique. La plupart des grands comptes ont déjà opéré leur conversion. Les PME et les petites entreprises peinent un peu plus à recruter les talents nécessaires pour la réaliser. Les entrepreneurs individuels en ont fait la condition sine qua non de leur survie, quoiqu’ils se contentent pour la plupart d’outils gratuits et donc limités.

L’avenir de l’entreprise reposerait aujourd’hui sur cette promesse eschatologique. Le numérique est l’alpha et l’oméga de votre réussite future, quels que soient les sacrifices auxquels il va falloir faire face. Et bien, figurez-vous que ce discours d’accompagnement de l’outil numérique a du plomb dans l’aile ! Il est de plus en plus contesté tant dans le domaine de la recherche pluridisciplinaire que parmi les acteurs de l’entreprise aujourd’hui.

La transformation digitale, un discours d’accompagnement

Il est important d’insister sur la notion de discours d’accompagnement. La révolution numérique, avant d’être une réalité, est d’abord un discours qui tente de promouvoir puis d’asseoir une nouvelle technologie et un nouveau paradigme. L’auteur Patrice Flichy développe cette réalité dans L’Imaginaire d’Internet (2001). Le discours d’accompagnement donne de la légitimité à une réalité qui n’est pas évidente à prime abord. Internet est-il à part entière une révolution ou une simple évolution à la suite de l’extraordinaire avancée des Sciences de l’Information et de la Communication dès la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Si l’utopie d’Internet (gratuité, partage des connaissances…) a eu cours dans les années 1990, il a été remplacé par un discours justifiant la transformation numérique des entreprises à la fin des années 2000 et au début des années 2010.

Il est indéniable que ce discours existe et qu’il répond à des intérêts. Tout est question de savoir dans quelle mesure il vient faire prendre conscience d’une réalité ou au contraire en créer une de toute pièce pour justifier des orientations économiques, politiques…


« Numérophiles » et « techosceptiques »

Si nous décidons de mettre en avant ce sujet dans le cadre de la transformation digitale des entreprises, c’est qu’il fait justement débat, au-delà même des sciences de l’information et de la communication, en économie, en philosophie, en organisation des territoires… Il existe des acteurs phares de la digitalisation qui ont à cœur de mener à bien ce virement vers une économie numérique qui paraît essentiel. Mais les détracteurs de la révolution numérique sont de plus en plus nombreux et viennent pointer du doigt les faiblesses du discours.

Il s’agit ici de les mettre en avant. Pas tous cependant, quelques extraits. Les sorties en librairie ont été nombreuses pour mettre en débat ce qui paraissait une évidence. Prenons les partisans d’une mondialisation numérique heureuse, prêt à se battre en faveur de cette nouvelle médiation technologique. Puis attelons-nous sur ce que nous appelons les techno-sceptiques (afin d’éviter le terme trop connoté de « technophobe »).

Résumer en un article l’inventaire récent des « techno-sceptiques » et des « numérophiles » serait une gageure tant ils sont nombreux et tant leur pensée est le plus souvent complexe. Nous retiendrons deux auteurs clés et acteurs de la vie des entreprises dont les théories sont parfaitement antithétiques : Gilles Babinet et Pierre-Yves Gomez.