La plateforme numérique de travail Malt participerait de précarisation du marché de l'emploi.

La révolution numérique a remis en question la prédominance culturelle du salariat dans le travail. Le développement des formes alternatives de l’emploi est-il le résultat d’un nouveau paradigme économique ou de l’élucubration philosophique des technicistes ?

Les plateformes numériques de travail

La création du mythe freelance comme prolégomène à une économie de services cache surtout une crise du marché de l’emploi en France. Cet idéal a été très marketé. Le développement des espaces de coworking et de tiers-lieux de travail (espaces libres de travail pour les indépendants ou salariés en télé-travail) participe de cette construction. Il faut aussi se diriger vers les plateformes de services en lignes, vers Uber ou Malt (anciennement Hopwork). La première plateforme met en relation des chauffeurs indépendants et leurs clients, la seconde des indépendants et des entreprises…

« Uber me donne une sorte de liberté créative, déclare Jenny sur le site d’Uber : je peux faire mes gâteaux d’un côté et conduire de l’autre pour augmenter mes revenus tout en conservant le métier de mes rêves. »

Site d’Uber

Son simple témoignage révèle la situation précaire d’une femme qui ne peut pas vivre de son métier et dont la conduite est devenue une nécessité pour survivre. Ces plateformes se multiplient et sont en concurrence. Face à la multitude, difficile d’émerger et d’y exister en tant que freelance.

Certaines se spécialisent et permettent à certains métiers comme les traducteurs de trouver une clientèle internationale solide et durable. Sur ces plateformes convergent des indépendants de tous horizons, d’Inde, de Madagascar, autant que de France. Pour les mêmes tâches rédactionnelles sur Malt, les prix peuvent varier de 400 à 150 euros/jour.

Car le recours à la main d’œuvre non salariée est une manière d’obtenir une main d’œuvre à bas prix, sans les charges ni la TVA. C’est une manière, face à des travailleurs souvent seuls, de réduire au maximum les coûts face à la main d’œuvre étrangère en mettant en concurrence des compétences venues de pays très différents en termes de niveau de vie. Le problème de cette révolution numérique est qu’à la différence des précédentes révolutions industrielles, elle n’a pas conduit à une augmentation mais à une réduction de la rémunération, quel que soit d’ailleurs le statut.

Une éthique du travail en transformation

Révolution numérique, marché de l’emploi bousculé, l’évolution fulgurante des technologies de l’information et de la communication a conduit à une lente transition vers une économie de services. Elle implique une nouvelle philosophie du travail mais dont on ne sait finalement pas si elle vient d’une remise en question du salariat ou s’il est le fruit d’une crise profonde de l’emploi dans le monde. Quelle est cette nouvelle philosophie du travail ? On la trouve un peu partout, dans les discours utopistes des fondateurs d’espaces de coworking et de tiers lieux de travail, à gauche comme à droite, chez le philosophe Bernard Stiegler (La Société automatique : 1. L’avenir du travail, Fayard, 2015), chez Jérémy Rifkin (La 3e Révolution industrielle, Les liens qui libèrent, 2012), chez Yann Moulié-Boutang (L’Abeille et l’Économiste, éd. Carnets Nord, 2010)… Dans l’ensemble, on retrouve un même constat : l’une des révolutions majeures à laquelle nous allons assister au courant du XXIe siècle sera celle du travail. Le salariat provoqué par le développement massif de l’industrialisation au XIXe siècle est aujourd’hui dépassé par la numérisation et la généralisation des tâches automatiques par les robots. Bernard Stiegler prétend que le modèle « déjà très mal en point » du libéralisme « va tout simplement disparaître avec la généralisation de l’automatisation, qui va lui donner le coup de grâce au cours des dix prochaines années » (L’emploi est mort, vive le travail !, éd. Mille et une nuits).

Devant ces évolutions des modes d’organisation du travail en France et dans le monde, pointe l’idée – que l’on a vu germer à gauche lors des élections présidentielles de 2017 – d’un revenu universel, une émanation d’une autre idée de Bernard Stiegler, le revenu contributif (un revenu universel minimum de base associé à un revenu d’activité dissocié de l’emploi). Seul moyen selon lui d’échapper à la destruction d’emplois, le revenu contributif fonctionnerait comme celui des intermittents du spectacle. De la même manière que Yann Moulié-Boutang et son capitalisme cognitif, il imaginait encore récemment qu’avec l’automatisation générale de la cité, se substituerait à l’ancien capitalisme industriel, une économie de la connaissance. L’université deviendrait en quelque sorte vecteur d’une nouvelle manière d’appréhender le travail, fonctionnant uniquement sur les savoirs intellectuels et créatifs. Il appelait les jeunes à s’engager pour sortir du capitalisme industriel et entrer dans une ère nouvelle.

Bernard Stiegler regrette aujourd’hui. Tout du moins, il déplore que les choses ne se passent pas comme prévu. Dans un entretien sur le site de la Revue Esprit, il déclare :

« Aujourd’hui, le numérique est une économie de prédation qui pille les secteurs au lieu de les cultiver. Ce n’est plus seulement l’épuisement des ressources naturelles, mais aussi l’épuisement des ressources humaines, intellectuelles, affectives, sensibles, artistiques qui sont anéanties à force d’être standardisées. » La nouvelle issue serait, au lieu de préparer l’automatisation de la société serait de mettre « les automates au service de la désautomatisation, c’est-à-dire de l’intelligence ».

Revue Esprit, interview de Bernard Stiegler