" "

La révolution numérique a remis en question la prédominance culturelle du salariat dans le travail. Le développement des formes alternatives de l’emploi est-il le résultat d’un nouveau paradigme économique ou de l’élucubration philosophique des technicistes ?

Il existe en principe un rêve commun que tout bon salarié réalise : loin de lui l’envie d’arrêter de travailler, mais bien plutôt d’exercer son activité hors des contraintes d’un patron, des horaires imposés, des trajets domicile-travail aux heures de pointe, des querelles entre collègues, d’une hiérarchie pesante ou des atmosphères lourdes d’un grand compte. Il existe, dès lors que le pas est franchi, des solutions juridiques pour réaliser ce rêve en toute indépendance, en devenant chef d’entreprise ou, a minima, en étant son propre patron.

Consultants ou indépendants. Pour certains, ils sont victimes d’un licenciement, et, dans l’incapacité de trouver un nouvel emploi qui corresponde à leur compétence, ils ont trouvé cette option peu exigeante du point de vue administratif (en ce qui concerne la micro-entreprise). D’autres ont véritablement choisi cette option parce qu’ils croient en leur avenir d’entrepreneur et que c’est un bon départ pour eux, ou parce qu’ils ne conçoivent pas être sous l’autorité de quelqu’un et que le travail indépendant leur convient. Rien de nouveau sous le soleil, l’entreprise individuelle a en effet toujours existé, mais, avec la révolution numérique et la multiplication des outils logiciels facilitant la gestion personnelle d’une entreprise, l’entreprise indépendante connaît un réel engouement : entre 2001 et 2015, les emplois non-salariés ont augmenté de 1,81% (Source Insee). Les indépendants représentent 10,5 % des emplois en France.

Micro-entreprise, un statut en question

Peut-on parler d’une fin du salariat ? Selon l’INSEE, il aurait au contraire augmenté, une augmentation constante depuis son apparition au début du XXe siècle : 65% en 1950, 85 % en 1989, 89,65% en 2015. La popularité récente des emplois non-salariés n’enlève en rien la persistance du salariat. Mais il faut bien prendre en compte cette double réalité d’une résistance et d’un idéal du travail indépendant. Celui-ci s’incarne le plus souvent dans la micro-entreprise, statut récent depuis 2009 : elle a connu ses années de gloire jusqu’en 2013, mais le nombre de créations ne cesse désormais de diminuer. En 2015, 23% des micro-entrepreneurs inscrits depuis 2010 sont toujours actifs. Pour enrayer cette chute, Emmanuel Macron a décidé le doublement du plafond de chiffre d’affaires pour 2018. Chiffre d’affaires moyen qui s’est élevé à 10 200 €.

Le statut de micro-entrepreneur est donc un statut précaire. Mais, d’après le livre de l’économiste Patrick Artus et de Marie-Paul Virard, Et si les salariés se révoltaient ? (Fayard, 2018), le statut de salarié aussi : ces derniers subissent terriblement les effets de la mondialisation, ils ont à charge la part risque de l’entreprise sans reconsidération de leur salaire, malgré la nouvelle croissance mondiale. Les salariés subissent les tempêtes de l’entreprise, mais ils ne bénéficient pas des embellies. Pour près de 70% des ménages des pays développés, les revenus ont stagné voire baissé entre 2005 et 2014. 86% des nouveaux contrats de travail au premier trimestre 2017 étaient temporaires.

« L’essentiel des créations d’emplois se concentre désormais aux deux extrémités du spectre, souligne Patrick Artus : d’un côté, des emplois qualifiés, voire très qualifiés, dans ce qui reste de l’industrie, dans les nouvelles technologies, la finance, les services complexes aux entreprises, mais en petit nombre ; de l’autre, des emplois peu ou pas qualifiés dans la distribution, l’hôtellerie-restauration, les transports, les loisirs et les services à la personne… ».

Et si les salariés se révoltaient ? (Fayard, 2018)

L’automatisation de la société en question

L’État s’est alarmé de cette évolution sans précédent de la situation de l’emploi en France. En janvier 2016, inspiré sans doute par cette littérature, le Conseil national du numérique a publié le rapport Les nouvelles trajectoires, sur l’emploi, le travail et le numérique :

« La période que nous traversons est celle d’une évolution systémique, exceptionnelle et rarement connue dans l’histoire de l’humanité […] 50 % des emplois sont menacés par l’automatisation dans un horizon proche, si nos savoirs et nos compétences doivent évoluer en continu tout au long de notre vie professionnelle, il ne s’agit pas de modifier quelques indicateurs, mais d’entreprendre une révolution épistémologique »

(Conseil national du numérique, Les Nouvelles Trajectoires, Janvier 2016).

Le rapport parlait alors de « crise du modèle salarial », résultat d’une « vision obsolète de l’économie ». Véritable constat ou parti pris ? France stratégie, croisant les études, est moins affirmatif. Dans une note d’analyse de juillet 2016, l’organisme constate que les emplois dits automatisables comportent de nombreuses tâches qui ne le sont pas et que les personnes qui exercent une profession ne réalisent pas forcément les mêmes tâches. La proportion d’emplois automatisables en France serait réduite alors à 9%. Il faut dire que les technologies de l’information et de la communication ont déjà fait leur œuvre :

« De plus en plus d’emplois apparaissent peu automatisables en France. Leur nombre a augmenté de 33 % en quinze ans, passant de 6,9 millions en 1998 à 9,1 millions en 2013. Dans le même temps, on compte 200 000 emplois automatisables de moins qu’en 1998. »

France Stratégie, Note d’analyse, Juillet 2016

Sans doute parce que les métiers de service se sont substitués aux emplois industriels et que, par leur rapport au public, ils sont beaucoup moins remplaçables par des machines. Prenons l’exemple des caissiers qui n’a diminué que de 10% en dix ans. Les robots ne les ont pas remplacés. Enfin, l’automatisation crée des emplois dans la R&D, la conception, la production, la commercialisation : on compte 310 000 ingénieurs informaticiens de plus que dans les années 1980. Le salariat est toujours là. Seuls les emplois ont changé. […]