En douze ans, Médiapart est le seul média mainstream à avoir gagné une place de leader incontesté sur le web. Son message éditorial est clair : il s’inscrit dans la continuité du support papier et s’adresse directement aux journalistes.

Le site d’actualité Médiapart a aujourd’hui douze ans et l’on peut dire qu’il s’agit du premier site d’actualité web venu des médias mainstream, qu’il affiche un insolent succès, et qu’il s’agit du seul média web à avoir trouvé un modèle économique stable et pérenne. Si on ne nous enlève pas de la tête que des mécènes fondent en partie son succès, malgré tout, il démontre que faire un média rentable sur le web est très certainement possible. L’année 2018, il a dépassé les 150 000 abonnés.

Un copié-collé du média papier

Esthétiquement, le média n’a rien renié du passé de la presse, l’ambiance des vendeurs de journaux à la criée. Le logo : la silhouette, l’écharpe, le béret, les journaux sous le bras, c’est un peu Oliver Twist qui essaie de vendre ses journaux dans les rues de Londres, ou le militant ouvrier qui tracte pour son syndicat, qui sait ? Le site se présente comme la vieille page de Une d’un quotidien. La couleur encre-noir nous rappelle celle qui tâche le vieux papier quotidien humidifié par l’eau de pluie. Nous sommes sur une page web, mais nous avons l’impression palpable de toucher du papier. De plus, cette page ne semble pas graphiquement récente, sans doute du fait de cette impression de ressembler à la presse écrite. D’ailleurs, la date est fixé sur la page, non sur les articles, avec ce petit indice : Édition du matin. Un agencement en colonnade, des brèves en enfilade, le tout étant parfaitement responsive design. La police à empâtement – le Times new roman – pourtant inappropriée à la lecture sur le web, là aussi nous rappelle les textes fraîchement imprimés. Un surtitre, un titre, un chapeau, pour chaque article, des tailles de titre en nuance, selon l’importance qu’on leur accorde, un souci accordé à la hiérarchisation de l’information…

Une conception graphique inchangée

Pas de doutes, le site est construit avec une réelle intention éditoriale tant sur le signifiant que sur le signifié, à la fois dans la manière d’agencer l’information que dans le souci de s’inscrire dans la droite ligne de la presse écrite. Et l’idée n’est pas neuve : si l’on remonte à 2008 (voir ci-dessous), l’agencement était à peu près identique. Le site s’est nettement amélioré techniquement – l’on peut voir par exemple le logo changer de couleur selon certaines rubriques (joli travail graphique et éditorial). En revanche, l’évolution est à peine palpable. L’idée maitresse est bien de s’inspirer du journal papier.

Une de Mediapart du 07 novembre 2009
Les intentions éditoriales du rubriquage
Lorsque l’on quitte l’onglet Journal pour le Club, on abandonne la couleur verte (ou noire) pour la couleur bleue, mais l’on change aussi le rubriquage, le logo, l’url et la typographie :
– La police de titre passe du Times new roman à l’Arial, une police typiquement web, sans empâtement.
– Dans le logo, le garçon ne tend plus un journal, mais aggripe un crayon. Il est désormais là pour débattre, plume à la main.
– Les rubriques ne sont plus thématisées, elles regroupent les blogs ou une partie temporelle. Ce n’est plus l’expression d’une information, mais la classification des opinions.
– L’url commence par blog.mediapart.fr, le blog étant une autre entité propre au web 2.0.
Tout porte à croire ici que Mediapart veut mettre à part la fabrique des opinions spécifiques au web, qu’il ne rejette pas puisque le média l’inclut, mais en le préservant bien d’un quelconque rapport avec les journalistes. Chaque journaliste, en vert, a sa biographie. La profession des auteurs en bleu n’est pas liée au journalisme.

Informations ou conversations ?

Qu’est-ce que cela signifie ? Quel est le sens que l’on peut attribuer à cette façon paroxystique de ressembler à un support d’information dont on pourrait dire pourtant que le media l’a lâchement abandonné ? A quoi cela lui sert-il, sinon à compliquer la lecture pour ses abonnés (un écran n’est pas une feuille de papier, tous les ergonomes vous le diront) ? C’est dans ce cas de figure que l’on saisit à quel point le média tente de faire passer un message à travers même la conception graphique d’un site.

« Délivrer des informations et non des opinions »

Fabrice Arfi de Médiapart

Ce média web a taillé sa réputation sur le fait qu’en s’abonnant à leur presse, nous aurions affaire aux véritables informations, au-delà des rumeurs qui se répandent sur le web. L’assertion de M. Arfi est bien entendu fausse. Il a toujours existé des journalistes émettant des opinions avant de délivrer des informations : sous la IIIe République, ils étaient légion. De plus, une information, par le fait même de sa sélection sous-entend une opinion. D’aucuns savent que Mediapart affirme des convictions idéologiques très enracinées à gauche, c’est une empreinte forte de leur ligne éditoriale. Pour autant, le message est clair : lorsque nous citons médiapart, nous traitons de faits, d’actualités, de révélations accessibles qu’aux abonnés. Entrer dans Médiapart, c’est entrer dans le sacrosaint du journalisme, dans son univers, avec son ambiance, son histoire, dans le temple de l’information. Médiapart est avant tout une affaire de journalistes qui sont d’ailleurs sa cible première : ce sont d’abord toutes les rédactions qui sont abonnées. Médiapart, c’est du BtoB, de média à médias, le message est pour eux – le medium aussi. Tant mieux s’il entraîne avec eux la population par effet de ricochet. Tant pis si le discours est trop élitaire.

Les journalistes font exprès d’ailleurs, car cette empreinte éditoriale a pour effet de se démarquer des médias conversationnels. C’est pourquoi, bien que média émergent, nous aurions plus tendance – par leur discours et leur message – à placer Mediapart parmi les médias mainstream. Le savoir-faire éditorial du fondateur Edwy Plenel (ancien directeur de la rédaction du Monde de 1996 à 2004) a sans doute pu temporiser la voie sociale qui est tracée pour tout média web. Se détacher de l’opinion pour ne s’en tenir qu’aux faits qui, même orientés, sont des chemins de vérité plus certains qu’une conversation sur les réseaux sociaux. C’est tout le mérite de leur succès.