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La chaîne YouTube Thinkerview fait aujourd’hui près de 500 000 abonnés alors qu’elle propose un format vidéo long, longtemps négligé par le vieux média télévisé. Depuis plus de cinq ans, le succès ne se dément pas et va croissant, preuve d’une nouvelle manière de concevoir l’entretien journalistique. Analyse.

Voir partie I

I- Thinkerview, une forme paradoxalement révolutionnaire

La puissance du temps long

Qu’entend-on par temps long ? Il s’agit d’entrevoir le message de communication et l’information à transmettre d’une manière progressive, laissant le temps au public de digérer l’ensemble des informations recueillies dans un ensemble cohérent : le message. Ainsi, l’interview dure 1h30 en moyenne, certaines vidéos pouvant atteindre 2h. Cette longueur a deux effets positifs :

  • A force de parler, l’invité finit par perdre le contrôle de sa pensée et évoquer peut-être ce qu’il n’aurait pas évoqué, sans avoir la possibilité – parce que l’émission est en direct – que ce soit du Off. C’est ainsi que des informations précieuses s’échappent, contribuant à l’enrichissement du savoir de l’internaute, ce qu’il cherche avant tout, contrairement à la très mauvaise idée du « temps de cerveau disponible ».
  • D’autre part, l’intervieweur, Sky, laisse le temps aux invités de répondre. C’est là encore un aspect capital du média : que ce soit le format radio ou le format télévision, la règle d’or a toujours été de couper l’interviewé au bout de trente secondes en moyenne. Selon la cible, cela pouvait s’étendre à une minute. Parfois complices de l’appauvrissement des contenus des interviewés qui se pliaient à l’exigence de ce format, les médias traditionnels ont ainsi contribué, par le truchement de cette règle, à la défiance du public. Dans le service public, Frédéric Taddéï dérogeait à cette règle, dans son émission Ce Soir ou Jamais (France 2), ainsi que François Busnel actuellement pour la Grande Librairie (France 5). La première a été abandonnée et la seconde est souvent menacée. Frédéric Taddéï a finalement atterri sur une télé web plus conversationnelle bien que sulfureuse : RussiaToday France. Mais ceci explique cela. L’animateur a presque rétabli le format qu’il faisait jadis sur l’antenne publique de la télévision, avec un certain succès. L’émission s’appelle : Interdit d’interdire. Frédéric Taddéï a d’ailleurs déjà été invité sur le plateau de Thinkerview.

Pourquoi ça marche ? Parce que ce format long correspond aux nouveaux usages du web. C’est à la fois un format vidéo et audio qui laisse à l’internaute la possibilité de rester passif ou actif devant ce média, le regarder tranquillement sur un écran, travailler sur son ordinateur en même temps que d’écouter, s’atteler à d’autres tâches comme conduire… Rien ne les empêche d’interrompre l’émission et de la reprendre à plus tard.

Les podcasts de France Culture avaient déjà initié cela avec un large succès. Mais plus de 500 000 vues pour une interview de deux heures en tête à tête démentit bien l’idée qu’auditeurs ou téléspectateurs ne sont pas seulement consommateurs de médias réactifs et instantanés, sans le souci de développer leur culture générale.

Reste évidemment l’objection qu’ils ne regardent pas toute l’émission. Il y a de très fortes chances que ce soit le cas. Mais il est certain cependant qu’ils adhérent au principe du long format.

L’intervieweur s’efface devant l’interviewé

C’est une autre forme étonnante de ce média. La caméra est centrée sur l’interviewé comme s’il n’était que seul dans la pièce. L’intervieweur ne pose pas beaucoup de questions. C’est un point très important, l’invité est totalement libre de s’exprimer ce qui incite un bon nombre d’acteurs professionnels à répondre présents, en lieu et place des représentants en communication : c’est ainsi que l’on aperçoit un ambassadeur russe, un universitaire, un intellectuel, autant de personnes qui ne sont pas pris au dépourvu de la parole coupée, d’une « reductio ad Walt Disney ». Cette méthode fuit la pensée analytique au profit de la pensée digressive et intuitive. De là s’échappent les faits et les informations précieuses à conserver. C’est ce qu’attend le téléspectateur : être amené à découvrir, là où il n’a pas prévu. La place centrale qui est réservée à l’invité le met en avant, le met en confiance et cette confiance libère la parole.

Interview de Frédéric Pierucci, été 2019
Interview de Frédéric Pierucci d’Alstom, été 2019

Noir c’est noir : l’esthétique du tragique

Le décor est réduit à sa plus simple expression. Un fond noir, un fauteuil noir, assez rudimentaire. Le choix du noir permet de nous focaliser sur l’invité, de traquer ses expressions d’autant plus qu’elles apparaissent plus nettement au fur et à mesure que le temps s’écoule et que la fatigue augmente. Enfin, l’ambiance offre un caractère sombre, tragique, comme si le sort de l’humanité dépendait de cet entretien.

Il est important de comprendre ici comment la forme prédétermine le fond. La libération du langage suscitée par l’envergure de l’entretien donne la possibilité de creuser, d’approfondir, de démêler le faux du vrai, de se construire sa propre idée. Le format long suscite la réflexion, à mettre en comparaison d’ailleurs avec les vidéos de Brut qui, beaucoup plus courtes, cherchent d’abord le divertissement sur des sujets de fond, une brève culture générale mêlée de militantisme.

II- Thinkerview, un traitement de l’actualité libertaire et éclectique

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III- Thinkerview, à la recherche d’une ligne éditoriale

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